Cours-type libre : Introduction au Short Form (Theater sports)

Cours T3 — Débutant — Cours 4 (libre)

Le court format — Ressorts, pièges & jeux de Theatresports

« Ce n’est pas en essayant d’être bon qu’on le devient. C’est en acceptant joyeusement de pouvoir être nul. » — Mark Jane
Niveau
Débutant (T3)
Durée
2 heures (120 min)
Thème
Court format & Theatresports
Sources
Mark Jane · K. Johnstone · D. O’Connor
📖

Préambule

5 min
Mark Jane — Pourquoi l’impro est (parfois) nulle

Mark Jane identifie quatre pièges qui tuent une scène d’impro :

  • La pression d’être « bon » : les improvisateur·rice·s se mettent une pression écrasante pour être intelligent·e·s, originaux·ales et drôles. Le critique intérieur paralyse la spontanéité.
  • Le·la maniaque du contrôle : un·e joueur·euse qui refuse la vulnérabilité, ignore les propositions de l’autre et impose sa vision. La co-création meurt.
  • Le « Oui, mais… » : en réalité un « Non » déguisé. Ralentit l’action, condamne les propositions du·de la partenaire.
  • Les questions comme fuite : poser une question au lieu d’affirmer, c’est dire « Je n’ai pas d’idée, fais le travail ».
Le court format — Pourquoi ça fonctionne

Le Theatresports (Johnstone, années 1950) et le Match d’improvisation (Gravel & Leduc, Québec) reposent sur un paradoxe : le cadre compétitif libère les comédien·ne·s. En prévenant le public que l’impro est un sport où l’on peut rater, on déculpabilise l’acteur·rice. Les contraintes (catégories, thèmes imposés, chrono) deviennent des tremplins créatifs, pas des obstacles.

Dan O’Connor rappelle : une bonne scène de Theatresports, si on la laissait se poursuivre, devrait pouvoir devenir une véritable pièce. Le mauvais court format, c’est quand on ne fait que répéter des gags.

Courbe d’intensité — Short form
Début doux → montée progressive → pics (fou rire, émotion, surprise) → climax

Ce cours alterne théorie (les pièges à éviter) et pratique (les jeux qui libèrent). On termine par un mini-Theatresports pour tout mettre en application.

🔥

Échauffement

25 min

A) J’ai foiré !

10’
Objectif : Désamorcer le critique intérieur dès le début du cours. Transformer l’erreur en moment de joie partagée. Mark Jane : la capacité à être spontané·e dépend de sa relation à l’échec.

Dispositif :

  • En duos, face à face. Compter en alternance : A dit « 1 », B dit « 2 », A dit « 3 », B dit « 1 », etc.
  • À la moindre erreur (hésitation, bafouille, mauvais chiffre), la personne qui s’est trompée lève les bras en l’air et crie « J’ai foiré ! » avec un immense sourire et un réel enthousiasme.
  • L’autre applaudit. On recommence.
Complexification progressive
  • Tour 1 : Compter 1-2-3 en alternance.
  • Tour 2 : Remplacer le « 1 » par un clap (taper dans les mains).
  • Tour 3 : Remplacer le « 2 » par un son (buzz, ding, pouf…).
  • Tour 4 : Remplacer le « 3 » par un geste (saut, révérence, pose héroïque…). Plus aucun chiffre n’est prononcé.
Point pédagogique (Mark Jane) : Au début, les élèves essaient de réussir — ils deviennent lents par peur d’échouer. En les forçant à célébrer bruyamment l’erreur, on crée une empathie immédiate dans le groupe. L’échec devient un moment de joie. C’est le fondement du court format : oser échouer devant tout le monde.

B) Les scènes de 20 secondes

10’
Objectif : Entraîner le muscle de la variété — le ressort essentiel du court format. Chaque nouvelle scène doit être radicalement différente de la précédente.

Dispositif :

  • Deux élèves sur scène. Au clap du·de la formateur·rice, iels commencent une scène.
  • Après 20 secondes exactement : clap. La scène s’arrête. Deux nouveaux·elles élèves entrent immédiatement.
  • Contrainte : chaque scène doit être radicalement différente de la précédente (rythme, énergie, lieu, relation, tonalité).
  • Enchaîner 8–10 scènes sans pause.
Point pédagogique : En court format, si les scènes s’enchaînent avec le même ton, le spectacle s’effondre. Cet exercice force les contrastes immédiats : varier les statuts, les rythmes, les relations et l’utilisation de l’espace. C’est un échauffement idéal avant tout spectacle de short form.

C) Crève ! — La réjouissance de l’élimination

5’
Objectif : Apprendre à perdre avec joie dans un jeu d’élimination. Si le·la comédien·ne essaie de « gagner », iel ressent de la frustration — le public le sent et se crispe.

Dispositif :

  • Tout le groupe en cercle. Un·e élève au centre dit un mot (n’importe lequel). Le·la suivant·e doit immédiatement dire un mot associé. On chaîne en cercle, rythme rapide.
  • Si quelqu’un hésite, répète, ou dit un mot sans lien : tout le groupe crie « Crève ! » (ou « Dehors ! »).
  • La personne éliminée doit réagir avec un immense bonheur : bras levés, cri de joie, révérence, célébration.
  • 3–4 tours rapides. Les dernier·ère·s debout ne sont pas « meilleur·e·s » — iels ont juste eu de la chance.
Point pédagogique (Mark Jane) : Si le·la comédien·ne essaie de gagner, iel ressentira colère ou frustration à l’élimination, et le public sera mal à l’aise. En imposant la joie face à la défaite, on entraîne le réflexe fondamental du court format : l’échec fait partie du spectacle.
🎯

Exercices

55 min

A) Nouveau Choix ! (Changement de sens)

15’
Objectif : Briser le réflexe de s’accrocher à sa première idée. Le jeu génère son propre contenu comique en forçant l’improvisateur·rice à lâcher prise immédiatement.
Classique du Theatresports (Johnstone) :
Ce jeu est l’un des piliers du répertoire short form. Il fonctionne aussi bien en exercice qu’en spectacle, car le mécanisme est immédiatement lisible pour le public.

Dispositif :

  • Deux élèves jouent une scène libre.
  • Le·la formateur·rice (ou un·e élève désigné·e) se tient sur le côté avec une cloche (ou crie « Nouveau choix ! »).
  • À tout moment, au signal, le·la comédien·ne qui vient de parler ou d’agir doit annuler ce qu’iel vient de faire et proposer une réplique ou une action totalement différente.
  • Le signal peut retentir plusieurs fois de suite — l’élève doit trouver 3, 4, 5 alternatives d’affilée.
Variante — Le Pitch Parfait
  • Deux élèves (les scénaristes) pitchent un film à un troisième (le·la producteur·rice).
  • Le·la producteur·rice ne peut dire que : « J’adore ! » ou « Je déteste ! »
  • À chaque « Je déteste ! », les scénaristes doivent modifier leur idée et justifier le nouveau choix.
  • 3–4 scènes de 3–4 min. Alterner scène libre et Pitch Parfait.
Point pédagogique : Ce jeu combat directement le piège du « maniaque du contrôle » identifié par Mark Jane. On ne peut pas s’accrocher à son idée car elle sera arrachée à tout moment. L’élève apprend que sa troisième idée est souvent la plus originale — les premières sont des clichés.
Débriefing : À quel « Nouveau choix » la scène a-t-elle basculé vers quelque chose d’inattendu ? Les alternatives étaient-elles vraiment différentes ou des variations du même thème ? Le·la comédien·ne a-t-iel résisté au changement ou l’a-t-iel accueilli ?

B) La Demi-Vie (dégressive)

20’
Objectif : Apprendre à identifier les piliers essentiels (tent poles) d’une scène et à éliminer tout le bavardage inutile. L’efficacité absolue du court format.

Dispositif :

  • Deux élèves jouent une scène libre d’exactement 60 secondes (le·la formateur·rice chrono).
  • Ensuite, iels doivent rejouer exactement la même scène en 30 secondes.
  • Puis en 15 secondes.
  • Puis en 7 secondes.
  • Puis en 3 secondes.
  • Puis en 1 seconde (un seul geste ou un seul son).
Ce qui se passe
  • À 60’’, la scène est complète avec dialogues, nuances, transitions.
  • À 30’’, les élèves commencent à couper les répliques secondaires.
  • À 15’’, il ne reste que les actions physiques clés et les mots essentiels.
  • À 7’’ et moins, c’est du pur geste — l’essence comique ou dramatique de la scène, concentrée en quelques secondes.
  • Faire passer 3 duos. Le public regarde la même scène se comprimer — c’est joyeux et très apprécié du public.
Point pédagogique : Cet exercice prouve concrètement ce que signifie « aller à l’essentiel » en court format. Les élèves découvrent que 80% de ce qu’iels disent en scène est du remplissage. Les tent poles qui restent à 7 secondes sont les vrais moments forts : c’est là que le public rit ou est touché.
Débriefing : Quels éléments ont survécu jusqu’au bout ? Étaient-ce les répliques ou les actions physiques ? Qu’est-ce qui a été sacrifié en premier (et était-ce nécessaire dès le départ) ? La version la plus courte était-elle encore compréhensible ?

C) Le Jeu du Chapeau

20’
Objectif : Découvrir le concept de la « Seconde Histoire » (Johnstone) : l’histoire que les personnages racontent passe au second plan derrière le véritable enjeu qui captive le public. Travailler la malice physique et la tension de jeu.

Dispositif :

  • Deux joueur·euse·s portent chacun·e un grand chapeau souple (ou un foulard coincé dans le col).
  • Iels doivent jouer une scène improvisée normale (dialogue, personnages, situation) tout en essayant d’arracher le chapeau de l’autre.
  • Le·la premier·ère qui réussit gagne — la scène se termine immédiatement.
  • Règle : on ne peut pas attraper le chapeau pendant que l’autre parle (il faut être en train de jouer la scène).
La double couche de lecture
  • Première histoire : la scène que les personnages jouent (un couple qui dîne, deux collègues en réunion…).
  • Seconde histoire : la bataille physique pour le chapeau — c’est celle-ci que le public regarde vraiment.
  • Le comique naît du décalage : un personnage dit « Je t’aime » tout en tendant lentement la main vers le chapeau.
  • Faire passer 4–5 duos. Scènes de 2–4 min (selon la vitesse de capture).
Point pédagogique (Johnstone) : La Seconde Histoire est un ressort fondamental du Theatresports. Le public adore voir les comédien·ne·s naviguer entre deux niveaux de jeu. Cet exercice démontre aussi qu’une scène n’a pas besoin d’un « bon texte » pour captiver — la tension physique suffit.
Débriefing : Le public regardait-il le dialogue ou le chapeau ? Les joueur·euse·s arrivaient-iels à maintenir les deux niveaux en même temps ? La scène était-elle plus intéressante grâce au jeu du chapeau ou malgré lui ?
🎭

Jeu

30 min

Mini-Theatresports

30’
Objectif : Mettre en pratique tous les outils du cours dans un format compétitif ludique. Vivre l’expérience du court format : la pression du chrono, la contrainte imposée, l’échec assumé et la nécessité de la variété.

Mise en place :

  • Diviser la classe en 2 équipes.
  • Le·la formateur·rice joue le rôle d’arbitre / MC (maître·sse de cérémonie).
  • Les élèves non joueur·euse·s forment le public-juge (vote à l’applaudimètre ou au pouce levé).
Format — 5 manches de 4 minutes
  • Manche 1 — Scène libre (3’) : Chaque équipe joue une scène de 3 min sur un thème proposé par le public. Objectif : poser une vraie relation, pas juste des gags.
  • Manche 2 — Nouveau Choix ! (Changement de sens) (3’) : Un duo par équipe. L’arbitre sonne la cloche. On vote la scène la plus inventive.
  • Manche 3 — Demi-Vie (4’) : Chaque équipe joue 60’’ → 30’’ → 15’’ → 5’’. On vote la compression la plus réussie.
  • Manche 4 — Scène chapeaux (3’) : Un duo par équipe avec le Jeu du Chapeau. Point bonus si la scène est bonne en plus du jeu physique.
  • Manche 5 — Ça mérite… (3’) : L’arbitre impose une contrainte inventée sur le moment (en rimes, au ralenti, en changeant de langue, à genoux…). Les deux équipes jouent en même temps — le public choisit où regarder.
  • Entre chaque manche, l’arbitre rappelle un point clé du cours (un piège de Mark Jane à éviter, un ressort à exploiter).
  • Le score est affiché mais ne compte pas vraiment — insister là-dessus. Le format compétitif sert à libérer, pas à stresser.
Point pédagogique : Le mini-Theatresports condense les apprentissages du cours en situation réelle. Les élèves expérimentent la courbe d’intensité (les manches gagnent en folie), le muscle de la variété (chaque manche est différente), et l’échec assumé (on peut perdre une manche et célébrer). Dan O’Connor : si la scène est bonne, on pourrait la laisser durer — c’est le test.
Débriefing (5 min) : Quel effet la compétition a-t-elle eu sur votre jeu ? Êtes-vous tombé·e·s dans les pièges de Mark Jane (contrôle, « Oui mais… », pression d’être bon·ne) ? Quelle manche a produit la meilleure scène — et pourquoi ? Le public a-t-il vu une courbe d’intensité sur l’ensemble des manches ?
✔️

Conclusion

5 min

Points clés à retenir :

Mark Jane : l’impro est nulle quand on essaie d’être bon·ne. La spontanéité revient dès qu’on accepte de pouvoir être nul·le.
Le court format libère par ses contraintes. Le cadre compétitif excuse l’échec et encourage la prise de risque.
Les quatre pièges à éviter : pression de perfection, contrôle, « Oui mais… », questions comme fuite.
L’efficacité en court format = aller à l’essentiel. La Demi-Vie (dégressive) prouve que 80% du texte est du remplissage.
La variété est le muscle à entraîner. Même ton = ennui. Contrastes forts = énergie.
La Seconde Histoire (Johnstone) : ce que le public regarde vraiment, c’est souvent ce qui se passe en dehors du dialogue.

Rituel de fin : clap collectif.

📋

Récapitulatif

120 min
PartieContenuDuréeFormat
PréambuleMark Jane (pièges de l’impro) + philosophie du court format + courbe d’intensité5’Théorie
Échauffement AJ’ai foiré ! (célébrer l’erreur, comptage + gestes)10’Duos
Échauffement BLes scènes de 20 secondes (muscle de la variété)10’Duos, en chaîne
Échauffement CCrève ! — La réjouissance de l’élimination5’Cercle / groupe
Exercice ANouveau Choix ! (Changement de sens) + variante Le Pitch Parfait15’Duos + trio
Exercice BLa Demi-Vie (dégressive) (60’’ → 30’’ → 15’’ → 7’’ → 3’’ → 1’’)20’Duos
Exercice CLe Jeu du Chapeau (Seconde Histoire, tension physique)20’Duos
JeuMini-Theatresports (5 manches, 2 équipes, public-juge)30’Équipes
ConclusionPoints clés + rituel de fin5’Collectif
📚

Annexe

Mark Jane — Les 4 pièges de la mauvaise improvisation
  • 1. La pression d’être bon·ne : chercher le bon mot, l’idée originale, la réplique drôle → le critique intérieur s’active et tue la spontanéité. Remède : célébrer l’échec (« J’ai foiré ! »).
  • 2. Le·la maniaque du contrôle : refuser la vulnérabilité, imposer sa vision, ignorer les propositions → destruction de la co-création. Remède : Nouveau Choix (impossible de s’accrocher).
  • 3. Le « Oui, mais… » : un « Non » déguisé qui ralentit l’action et condamne les propositions. Remède : accepter d’abord, nuancer ensuite.
  • 4. Les questions comme fuite : « Est-ce que… ? » = « Je n’ai pas d’idée, fais le travail ». Remède : affirmer au lieu de demander.
Les ressorts du court format — Aide-mémoire
  • Courbe d’intensité : début doux → montée progressive → pics → climax. Ne jamais rester sur une intensité moyenne.
  • Efficacité du trait : en court format, le public doit comprendre en quelques secondes qui est le personnage. Encourager les traits lisibles.
  • Contraintes = liberté : les catégories et règles imposées sont des tremplins, pas des obstacles. Le cadre compétitif excuse l’échec.
  • Muscle de la variété : même ton = ennui. Alterner les rythmes, énergies, tonalités entre chaque scène.
  • Seconde Histoire (Johnstone) : le public regarde souvent ce qui se passe sous le dialogue — la tension physique, le sous-texte, le jeu secret.
  • Dan O’Connor : une bonne scène de Theatresports pourrait devenir une vraie pièce si on la laissait se poursuivre. Le mauvais short form = succession de gags sans histoire.
Évaluation
0 0

Il n'y a aucune réaction pour le moment.

pour être le premier à laisser un commentaire.