Cours-Type : Comique de situation & Utilisation du silence

Cours T3 — Débutant — Cours 5

Comique de situation & utilisation du silence

« Le silence est de l’or théâtral. Mais il faut le mériter. » — John Wright
Niveau
Débutant (T3)
Durée
2 heures (120 min)
Thème
Comique & silence
Source
J. Wright — Why Is That So Funny?
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Préambule

5 min
Le comique de situation selon Wright

Le comique de situation ne naît pas des mots d’esprit mais de ce que les comédien·ne·s font physiquement. Une action banale — s’habiller, choisir un livre, s’asseoir — devient hilarante dès qu’on y injecte un rythme inapproprié, un décalage d’intention, ou un conflit intérieur entre le « Oui » (je veux) et le « Non » (je ne devrais pas).

Le silence comme outil

Wright enseigne que le silence n’est pas une absence de jeu mais un moment où l’acteur·rice partage intimement une pensée avec le public. Dans l’immobilité du point fixe, les spectateur·rice·s lisent chaque détail du visage pour débusquer ce que le personnage pense et ressent. Mais attention : on ne peut ni exiger ni précipiter ce silence. Il faut le mériter par l’action qui le précède.

Jeu du « Oui » (assurance, confort) ↔ Jeu du « Non » (conflit, vulnérabilité) ↔ Jeu du « Oui/Non » (oscillation comique)

Tout le cours est structuré autour de la mécanique Oui/Non de John Wright (Why Is That So Funny?). Les exercices construisent progressivement la palette comique des élèves, du simple au complexe.

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Échauffement

30 min

A) Le jeu du « Oui/Non »

10’
Objectif : Entrer directement dans la mécanique centrale du cours : l’oscillation entre vouloir et hésiter. Découvrir que le comique de situation naît du conflit entre le « Oui » (désir) et le « Non » (résistance).
Wright — Le « Oui/Non » comme rythme auto-entretenu

Dans les moments de crise, on vire si rapidement entre le « Oui » et le « Non » qu’on semble osciller entre les deux extrêmes. Ce mouvement devient un rythme auto-entretenu. La clé est l’irrégularité : plus c’est imprévisible, plus c’est drôle.

Dispositif :

  • En duos. A et B établissent un contact visuel et commencent une action simple ensemble (se serrer la main, trinquer, s’embrasser…).
  • Au milieu de l’action, l’un·e dit « Non » — l’autre répond immédiatement « Non ». Iels reculent comme si l’action était hors de question.
  • Puis l’un·e dit « Oui », l’autre suit, et l’action reprend. L’oscillation continue.
  • D’abord à voix haute (Oui/Non prononcés), puis progressivement intériorisé : tout passe par le corps, les avancées et les reculs.
  • Explorer : jusqu’où peut-on pousser le « Oui » ? Peut-on se surprendre en changeant d’avis tous les deux en même temps ?
Deux versions (Wright) :
Version complicité : commencer en se mettant d’accord → les désaccords sont savoureux car inattendus.
Version « dans la merde » : se piéger mutuellement et gérer les conséquences.
Point pédagogique (Wright) : La réaction physique est toujours plus intense que la réaction mentale. L’irrégularité du rythme Oui/Non est la clé absolue. Cet exercice pose la mécanique que tout le cours va déconstruire et approfondir.

B) Le jeu du « Oui »

10’
Objectif : Explorer le jeu du « Oui » de Wright — jouer une action avec une assurance totale. Découvrir comment le confort et la certitude créent une attente comique chez le public (on attend la chute).

Dispositif :

  • Un·e élève à la fois. Action simple : marcher jusqu’au centre de la scène, regarder le public, repartir.
  • Monologue intérieur à se répéter : « Oui, c’est assez confortable. Oui, je me sens bien avec ça. »
  • Le rythme doit être assuré et direct. Le résultat est une neutralité confortable.
Variations à explorer
  • Vanité : « Oui, j’aime assez ça. C’est plutôt bien. » → Un élément de fierté s’installe, comme un humour léger à la Stephen Fry.
  • Colère : « Oui, bien sûr que c’est vrai. C’est parfait. Oui. Comme ça, et ça, et ça ! » → On finit par se pavaner comme un dictateur.
  • Neutralité pure : Plus on est proche du neutre, plus le mouvement est simple et direct — et plus le public attend que quelque chose vienne le dérégler.
  • Faire passer 5–6 élèves. Après chaque passage, le groupe identifie à quel moment l’attente comique était la plus forte.
Point pédagogique (Wright) : Le « Oui » donne du pouvoir. Plus il est puissant, plus le public attend la peau de banane qui fera tomber le personnage. C’est le mécanisme fondamental du comique de situation : l’anticipation que quelque chose va se passer.

C) Le jeu du « Non »

10’
Objectif : Explorer le jeu du « Non » — jouer la même action avec un conflit intérieur permanent. Chaque geste devient dégoulinant de doute et de vulnérabilité.

Dispositif :

  • Même action que le « Oui » : marcher au centre, regarder le public, repartir.
  • Monologue intérieur : « Non. Je ne devrais pas faire ça. C’est faux. Je ne devrais pas être ici. Non, ce n’est pas pour moi. »
  • Le rythme devient irrégulier. L’élève a l’air troublé·e, vulnérable, désolé·e.
Version en duo — La critique
  • A fait une action minuscule (déplacer une chaise, ajuster un vêtement). B critique tout : « Ne fais pas ça. Regarde-toi. Tiens-toi droit. Tu es désespérant·e. »
  • A doit réagir à chaque critique par un petit recul — un retrait physique qui montre qu’iel a pris le commentaire en compte.
  • B est implacable. Le jeu consiste à réduire A en une masse d’inadéquation.
  • Faire passer 3–4 duos. La plus petite action sera la plus efficace.
Point pédagogique (Wright) : Le « Non » révèle les doutes et les peurs. Il y a toujours un élément de retrait dans le « Non ». Si on pousse trop, le personnage a l’air psychotique. Mais quand le « Non » est joué contre le « Oui », il devient attachant et empathique. C’est là que réside le potentiel comique : dans l’oscillation entre les deux.
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Exercices

55 min

A) Les onomatopées — Mmh mmh, ouais… pfffff…

15’
Objectif : Improviser une scène entière sans mots, uniquement avec des onomatopées (mmh, ouais, pff, ah, oh, hm-hm, tsss…). Travailler le silence, l’écoute et la crédibilité absolue — rien ne doit paraître surfait, surjoué ou fake.

Dispositif :

  • Deux élèves assis·es sur des chaises, face au public.
  • Consigne : improviser une scène de 2–3 minutes en utilisant uniquement des onomatopées. Pas un seul mot reconnaissable.
  • Le contexte émerge naturellement des sons, des rythmes, des silences et du langage corporel.
  • Exigence absolue : crédibilité à mort. Les élèves doivent jouer comme si cette conversation était parfaitement normale. Pas de grimaces, pas de clownerie forcée.
Progression
  • Tour 1 — Conversation neutre : Deux personnes qui se connaissent bien discutent de leur journée. Le public doit sentir la relation et le sujet sans comprendre un mot.
  • Tour 2 — Conflit : Un désaccord émerge entre les deux. Les onomatopées changent de tonalité, les silences deviennent lourds.
  • Tour 3 — Situation chargée : Le·la formateur·rice murmure un contexte (annonce d’une mauvaise nouvelle, aveu, réconciliation…). Les élèves jouent l’émotion sans mots.
  • Faire passer 4–5 duos. Débriefing rapide après chaque passage.
Point pédagogique : En supprimant les mots, on force les élèves à habiter le silence. Le sens naît du rythme entre les sons et les pauses, de la qualité du regard, de la posture. C’est l’application directe de Wright : le silence n’est pas une absence — c’est un moment où le public lit tout. Les onomatopées fonctionnent comme un pont entre le silence pur et le dialogue : elles permettent de communiquer sans la béquille du texte.
Débriefing : Le public a-t-il compris la situation ? La relation ? L’émotion ? À quel moment le silence entre deux onomatopées était-il le plus éloquent ? Les comédien·ne·s étaient-iels crédibles ou tentait-iels de « faire rire » ?

B) L’arme secrète

20’
Objectif : Travailler le jeu de préoccupation naïve — avoir quelque chose à jouer sans avoir à l’illustrer. Découvrir que le public est captivé quand il sent qu’on joue quelque chose sans nécessairement savoir quoi.
Wright — Le compliment secret

Quelqu’un vous a fait un compliment idiot dans un pub : « Tu as de belles dents », ou « Tu as de beaux cheveux ». On vous a dit que tant que vous vous souviendrez de ce compliment, tout ira bien. Le public ne doit pas savoir quel est le compliment. Le jeu consiste à déclarer son plaisir d’avoir cette arme secrète et à trouver le jeu d’être empoweré·e par elle.

Dispositif :

  • Le·la formateur·rice murmure un compliment secret à chaque élève (« Tu as de belles dents », « Tu as de très belles mains », « Tes yeux sont magnifiques »…).
  • L’élève monte sur scène, regarde le public, et joue subtilement son compliment.
  • Consigne cruciale : ne pas illustrer le compliment. Ne pas montrer ses dents si c’est « belles dents ». C’est une source d’énergie intérieure, pas un mime.
  • L’élève explore l’espace avec cette énergie : marcher, s’asseoir, courir, être en colère, être triste — toujours avec de belles dents.
Progression
  • Tour 1 (solo) : Chaque élève passe seul·e, explore 1–2 min avec son arme secrète.
  • Tour 2 (duo) : Deux élèves avec des armes différentes se rencontrent. Chacun·e joue la sienne. Scène improvisée courte (2–3 min).
Point pédagogique (Wright) : C’est comme un petit enfant avec des lunettes de soleil : on se sent légèrement différent·e et on aime la sensation, alors on montre à tout le monde qu’on l’aime. Si l’élève s’implique trop dans son arme secrète, le public s’ennuie. L’intérêt réside dans le fait qu’on joue quelque chose — pas dans ce qu’est ce quelque chose. Le silence travaille ici naturellement : le compliment est intérieur, jamais dit.
Débriefing : Le public a-t-il deviné le compliment ? (Si oui, c’est trop illustré.) Le personnage était-il intéressant à regarder ? Qu’est-ce que l’arme secrète changeait dans la manière d’occuper l’espace et dans la relation au public ?

C) Embrasser Tante Mary

20’
Objectif : Maîtriser le comique de l’économie de jeu. Plus le geste est minuscule et le rythme proche de la neutralité, plus le moindre écart est visible — et hilarant. Travailler le silence actif dans le mouvement.
Wright — Le « Oui » réticent

Nous avons tou·te·s vécu cette expérience : un parent dit « Va embrasser Tante Mary » et on le fait consciencieusement. C’est invariablement un « Oui » réticent. Le moindre soupçon de sexualité, de folie ou de malaise est instantanément amplifié par l’économie du geste. C’est le départ et la fin qui sont les plus gênants.

Dispositif :

  • En duos. A (parent âgé·e) se dirige vers B avec l’intention d’embrasser B sur la joue.
  • Le jeu est de négocier le « Oui » : jouer l’action aussi confortablement que possible, jusqu’à la conclusion du mouvement.
  • Consigne : aucune histoire derrière le mouvement. Pas de personnage élaboré, pas de contexte. Juste le geste et le silence.
  • Le public observe : la moindre variation par rapport au neutre — un regard qui s’attarde, une hésitation du bras, un sourire forcé — devient extrêmement lisible et drôle.
Progression
  • Tour 1 — Neutre : Jouer le « Oui » le plus neutre possible. Observer ce qui est déjà drôle.
  • Tour 2 — Légèrement inconfortable : Ajouter un soupçon de « Non » intériorisé. L’action reste la même mais le conflit intérieur transpire.
  • Tour 3 — Infinite variations : Chaque duo explore une intonation différente (trop enthousiaste, trop poli, trop rapide, trop lent…). Le nombre d’intonations est infini.
  • Faire passer 4–5 duos. Le public commente : qu’est-ce qui a fait rire ? À quel moment précis ?
Point pédagogique (Wright) : Plus on est économe, plus la moindre nuance de sens est évidente. C’est le principe du point fixe : dans le silence et l’immobilité, le public lit tout. Le comique naît ici du décalage infime entre ce que le personnage prétend ressentir et ce que son corps révèle.
Débriefing : Quel tour était le plus drôle (neutre, inconfortable, varié) ? Le silence a-t-il amplifié le malaise ou l’a-t-il rendu supportable ? Le public a-t-il lu des choses que le·la comédien·ne n’avait pas prévu de montrer ?
🎭

Jeu

25 min

Est-ce qu’il fait chaud ici ou est-ce juste moi ?

25’
Objectif : Créer du comique de situation pur en laissant un attribut environnemental secret affecter le comportement et les émotions des personnages — sans jamais en parler directement. Le silence et le sous-texte font tout le travail.

Préparation :

  • Préparer deux paquets de petits papiers :
  • Paquet « Joueur·euse 1 » : attributs environnementaux (« Il fait extrêmement chaud », « L’endroit est hanté », « On est sur écoute du FBI », « Le sol est en lave », « L’endroit va être démoli dans 10 minutes »…).
  • Paquet « Joueur·euse 2 » : autres attributs (« L’endroit sent horriblement mauvais », « Il y a un cadavre dans le placard », « C’est l’endroit le plus romantique du monde », « On est en apesanteur »…).
  • Chaque joueur·euse pioche un papier sans le montrer à l’autre.

Dispositif :

  • Scènes improvisées en duos (3–4 min chacune). Le public connaît les deux attributs (affichés ou lus à voix haute).
  • Règle d’or : ne jamais parler directement de l’attribut. Laisser son influence affecter la relation, le comportement, les émotions, les silences.
  • Le comique naît quand les deux attributs entrent en collision : un personnage qui trouve l’endroit merveilleusement romantique face à un personnage convaincu d’être sur écoute crée un décalage immédiatement drôle.
Conseil pour le succès
  • Parler le moins possible de l’attribut. Laisser plutôt son influence affecter la relation sur scène en modifiant le comportement et les émotions.
  • Un environnement auquel les personnages ont un lien émotionnel profond puise directement dans le cœur de leur relation. Exemple : une scène entre deux sœurs adultes sera très différente dans le hall d’un hôtel et dans la chambre qu’elles ont partagée enfants pendant treize ans.
  • Plus les personnages sont affecté·e·s silencieusement par l’environnement, plus le public rit — car il voit ce que les personnages ne se disent pas.
  • Faire passer 5–6 duos. Débriefing rapide après chaque scène.
Point pédagogique : Cet exercice est la synthèse parfaite du cours. L’attribut environnemental fonctionne exactement comme l’arme secrète de Wright : c’est quelque chose à jouer intérieurement. Le silence sur l’attribut crée tout le sous-texte. Et la collision entre les deux dynamiques internes reproduit la mécanique Oui/Non : chaque personnage tire la scène dans une direction différente.
Débriefing (5 min) : Quelles combinaisons d’attributs ont créé le plus de comique de situation ? Les joueur·euse·s ont-iels résisté à la tentation de nommer l’attribut ? Le public lisait-il le sous-texte ? Le lien émotionnel avec l’environnement a-t-il enrichi la relation entre les personnages ?
✔️

Conclusion

5 min

Points clés à retenir :

Le jeu du « Oui » donne l’assurance et le pouvoir. Le public attend la chute — c’est l’anticipation qui crée le comique.
Le jeu du « Non » révèle le conflit intérieur. Le retrait physique et l’irrégularité du rythme rendent le personnage vulnérable et attachant.
L’oscillation Oui/Non est le moteur profond du comique de situation. L’irrégularité est la clé : plus c’est imprévisible, plus c’est drôle.
Le silence n’est pas une absence — c’est un moment où le public lit tout. Il faut le mériter par l’action, pas l’imposer.
L’économie de geste amplifie tout. Plus le mouvement est petit, plus le décalage est lisible.
L’arrêt comique montre le moment où le personnage perd le contrôle. Pas de commentaire, pas d’explication — juste le corps qui trahit.

Rituel de fin : clap collectif.

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Récapitulatif

120 min
PartieContenuDuréeFormat
PréambuleComique de situation (Wright) + silence comme outil + schéma Oui/Non5’Théorie
Échauffement ALe jeu du « Oui/Non » (oscillation, voix haute puis intériorisé)10’Duos
Échauffement BLe jeu du « Oui » (assurance, neutralité, vanité)10’Solo / groupe
Échauffement CLe jeu du « Non » (conflit, retrait, critique)10’Solo + duos
Exercice ALes onomatopées — Mmh mmh, ouais… pfffff (silence & crédibilité)15’Duos sur chaises
Exercice BL’arme secrète (compliment secret, préoccupation naïve)20’Solo + duos
Exercice CEmbrasser Tante Mary (économie de geste, « Oui » réticent)20’Duos
JeuEst-ce qu’il fait chaud ici ? (attributs environnementaux secrets)25’Duos
ConclusionPoints clés Oui/Non/silence + rituel de fin5’Collectif
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Annexe

Référence — Les outils comiques de John Wright

Source : John Wright, Why Is That So Funny? A Practical Exploration of Physical Comedy, Nick Hern Books.

  • Le jeu du « Oui » : Jouer une action avec assurance totale. Le rythme est régulier et confortable. Le public anticipe la chute. Plus on est proche de la neutralité, plus l’effet est puissant.
  • Le jeu du « Non » : Jouer la même action avec un conflit intérieur. Le rythme devient irrégulier. Le personnage est vulnérable. Le retrait physique est la signature du « Non ».
  • Le jeu du « Oui/Non » : L’oscillation entre les deux crée un rythme auto-entretenu. Peut être émouvant ou comique selon le contexte. L’irrégularité est la clé.
  • Le point fixe (fixed point) : Arrêt bref (plus d’une demi-seconde) qui ponctue l’action comme un point final. L’immobilité doit être absolue. Le public lit les yeux.
  • L’arrêt comique (comic stop) : Point fixe poussé à l’extrême — un tressaillement bref, comme une décharge. L’acteur·rice se reprend sans commentaire.
  • L’arme secrète : Un compliment secret qui donne une énergie intérieure. Le public ne doit pas savoir quoi — seulement sentir que quelque chose est joué.
  • Le silence mérité : On ne peut pas exiger l’immobilité dramatique d’entrée. Il faut la mériter par l’action comique qui précède (Peter Brook / Wright).
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