Cours-type : réinvestissement des infos & patterns

Cours T6 — Intermédiaire — Cours 6

Réinvestissement des infos
& Récurrence des patterns

« Quand vous faites quelque chose deux fois en improvisation, vous établissez un pattern. » — Mick Napier
Niveau
Intermédiaire (T6)
Durée
2 heures (120 min)
Thème
Réincorporation & patterns
Sources
Johnstone, Napier, Spolin, Mark Jane
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Préambule

5 min
La réincorporation (Keith Johnstone)

Théorisée par Keith Johnstone, la réincorporation consiste à réutiliser un élément déjà posé dans la scène (un objet, une réplique, un personnage évoqué) plutôt que d’inventer du nouveau. Salinsky & Frances-White (The Improv Handbook) le formulent ainsi : « Remplissez l’environnement avec des choses arbitraires au début de la scène : à la fin, elles se transforment magiquement en bonnes idées. Il suffit de s’en souvenir. »

La réincorporation donne structure et sens au récit. C’est aussi l’outil le plus simple pour clore une scène : ramener un élément du début, et le public ressent que la boucle est bouclée.

La règle de Deux — les patterns (Mick Napier)

Faire quelque chose deux fois en scène établit un pattern. La première fois est une proposition ; la seconde affirme que ce n’était pas un accident. Le public comprend qu’il y a un motif à suivre. Les patterns donnent du rythme à la scène et permettent un usage dramaturgique clé : une fois installés, on peut les briser pour signaler une fin ou un retournement.

RÉINCORPORER : réutiliser un élément déjà posé → sens & structure
RÉPÉTER : faire deux fois → pattern installé
BRISER : rompre le pattern → signal de fin ou de retournement

Piège classique du débutant : l’excès d’originalité. Sauter d’une idée à l’autre, encombrer le récit. Le cours du jour entraîne l’inverse : se nourrir de ce qui est déjà là.

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Échauffement

25 min

A) Zip-Zap-Zop

7’
Objectif : Réveiller l’écoute, le regard, et le réflexe de transmission. Mettre le groupe en énergie collective.

Dispositif :

  • Le groupe en cercle. On envoie un « Zip » (geste tranchant des mains vers quelqu’un, en croisant son regard). Cette personne envoie « Zap » à un·e autre, qui envoie « Zop » à un·e troisième. Le cycle reprend.
  • Accélérer progressivement. Erreur (mauvais mot ou hésitation) = on relance.
Point pédagogique : Le Zip-Zap-Zop installe déjà un pattern : trois mots, dans un ordre fixe. Le groupe apprend que la régularité nourrit l’énergie, et que sortir du pattern (erreur) attire l’attention. C’est exactement le mécanisme dramaturgique qu’on va travailler.

B) Le mot aléatoire (réincorporation express)

10’
Objectif : Faire l’expérience directe de la réincorporation forcée en construisant un récit qui intègre des éléments imposés.

Dispositif (Salinsky & Frances-White) :

  • En duos : A raconte une histoire à voix haute. B lui crie un mot aléatoire (un nom de préférence) toutes les 10 secondes environ.
  • A doit intégrer ce mot dans son histoire au plus tôt, en le justifiant naturellement.
  • Après 3-4 minutes, on inverse les rôles.
Exemple : A : « Il était une fois un petit garçon nommé Tony qui aimait jouer aux soldats de plomb. » B : « Fraises ! » A : « Il donnait des fraises à ses soldats lors de leurs pique-niques spéciaux. »
Point pédagogique : L’effort de relier des éléments disparates est exactement la compétence-clé de la réincorporation. Plus l’élève s’exerce, plus iel apprend à chercher dans le passé de sa propre histoire avant d’inventer.

C) Le cercle accumulateur

8’
Objectif : Travailler la mémoire collective et le réflexe de reprise verbale — pont direct vers les patterns du jour.

Dispositif :

  • En cercle. La première personne dit : « Je m’appelle X et j’aime [un objet/concept]. »
  • La suivante doit reprendre la phrase exacte de la précédente, puis ajouter la sienne : « Elle s’appelle X et elle aime Y, et moi je m’appelle Z et j’aime W. »
  • La 3e reprend les deux précédentes, et ainsi de suite jusqu’au bout du cercle.
Variante — en scène
  • Sur les dernières 2 minutes, deux volontaires improvisent une scène libre : chacun doit réincorporer un élément d’un·e des camarades du cercle. Première petite réincorporation en scène.
Point pédagogique : La mémoire collective est le terreau de la réincorporation. Si le groupe est attentif à ce que chacun·e a posé, le matériau de réincorporation devient disponible à tout moment.
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Exercices

55 min

A) Le Rephrasing (Mick Napier)

15’
Objectif : Éliminer le syndrome de la page blanche en démarrant une scène par reprise et reformulation d’une affirmation posée. Apprendre à se nourrir de la phrase de l’autre.

Dispositif :

  • Une première personne entre et pose une déclaration sur la vie, une théorie, une affirmation simple. Pas besoin que ce soit drôle.
  • Une deuxième personne entre et reformule entièrement l’idée de la première avec d’autres mots, en restant fidèle à son essence.
  • Une troisième personne fait de même. Une quatrième, éventuellement.
  • Ensuite, le groupe glisse vers une vraie scène qui s’appuie sur cette affirmation initiale.
Exemple : A : « Les gens sont incapables d’attendre. » B : « On a perdu la patience, plus personne ne sait rester immobile. » C : « Une seconde de silence et on devient fou. » — La scène qui suit pourra naturellement être une salle d’attente, un bouchon, un appel en attente…
Phase 1 — Reformulation pure (7 min)
  • On s’entraîne uniquement au rephrasing : cinq chaînes de 3-4 reformulations chacune. Sans encore basculer en scène.
Phase 2 — Reformulation puis scène (8 min)
  • Après 3 reformulations, le groupe démarre une scène courte qui s’ancre sur le thème posé. Deux essais.
Point pédagogique : Mick Napier propose cet exercice pour ouvrir un Harold sans la sensation paralysante de la page blanche. La reformulation force le cerveau à habiter l’idée de l’autre avant d’ajouter. C’est la base de toute construction collective.
Débriefing : Avez-vous été tenté·e·s d’ajouter une idée nouvelle plutôt que de reformuler ? Quelle reformulation a semblé particulièrement nourrir la suivante ?

B) Pattern Scenes — install, sustain, break

20’
Objectif : Construire une scène autour d’un pattern explicite. Apprendre les trois temps : installer, maintenir, briser.

Dispositif :

  • Deux joueur·euse·s ouvrent une scène avec une situation simple. La consigne : introduire dès les premières répliques un pattern — un mot répété, un geste, une manière de parler, un tic de personnage, une formule rituelle.
  • Le pattern doit être posé deux fois (au minimum) assez tôt pour que le groupe et le public le repèrent.
Phase 1 — Install (5 min)
  • Mini-scènes de 2 min. Le seul objectif : poser un pattern clair (mot, geste, comportement) et le répéter deux fois. C’est tout.
  • Le formateur·rice nomme après coup : « Le pattern, c’était : chaque fois qu’il dit X, elle répond Y. »
Phase 2 — Sustain (7 min)
  • Même dispositif, mais la scène dure 3-4 minutes. On laisse le pattern vivre sans le briser, en le faisant évoluer subtilement (même motif, contextes différents).
Phase 3 — Break (8 min)
  • Scènes complètes : install + sustain + une rupture finale du pattern, qui signale la fin de la scène. La rupture peut être comique, dramatique ou bouleversante — mais elle doit être franche.
Exemple : Pattern : chaque fois qu’Anna ouvre la bouche, Paul l’interrompt en disant « Après toi » (install x2, sustain pendant la dispute). Break final : Anna pose une question à laquelle Paul, pour la première fois, répond directement. La scène se ferme là.
Point pédagogique : Le pattern donne une colonne vertébrale à la scène. Le sustain installe la complicité avec le public (« ah voilà, ça recommence »). Le break est l’outil de fin le plus élégant : il dit au public « c’est terminé » sans avoir besoin de l’annoncer. Attention : les scènes uniquement mécaniques (pattern sans humanité) deviennent vite stériles — le pattern doit toujours révéler quelque chose des personnages.
Débriefing : Quels patterns ont eu de la chair, lesquels étaient purement mécaniques ? Le break a-t-il semblé préparé ou improvisé ? Avez-vous senti le moment juste pour le placer ?

C) Two Scenes (Viola Spolin)

20’
Objectif : Gérer le focus entre deux scènes simultanées (give and take) et faire résonner des patterns d’une scène à l’autre.

Dispositif :

  • Le plateau est divisé en deux espaces (jardin / cour). Deux duos jouent simultanément deux scènes distinctes, sur la même scène.
  • Règle du give and take : quand une scène joue (parle, agit), l’autre se met en pause active (gèle ou continue en mime silencieux). On bascule l’attention en s’écoutant les un·e·s les autres, sans annonce.
Phase 1 — Scènes parallèles indépendantes (8 min)
  • Deux scènes sans lien thématique. Le seul travail : la gestion du focus. Le groupe-public évalue après coup la clarté visuelle.
  • Conseil : la scène en pause doit être très discrète (lent, presque immobile, faible volume).
Phase 2 — Scènes résonnantes (12 min)
  • Même dispositif, mais les deux scènes doivent partager un motif : un mot, une émotion, une couleur, un objet, une attitude.
  • Les joueur·euse·s écoutent l’autre scène et réincorporent ce qui s’y dit dans la leur. Une réplique entendue peut devenir un écho.
Exemple : Scène 1 : un couple parle d’une perte (un chien disparu). Scène 2 (parallèle) : deux collègues parlent d’une perte (un dossier égaré). Le mot « perdu », l’émotion de l’abandon, le geste du regard qui cherche — tout cela peut résonner entre les deux scènes.
Point pédagogique : Viola Spolin a conçu cet exercice pour résoudre le désordre scénique des scènes à quatre joueurs ou plus. Le give and take entraîne l’oreille collective du groupe : chacun·e devient responsable du rythme du tout. Et la résonance des motifs entre scènes est ce qui élève un montage au rang de véritable dramaturgie.
Débriefing : Quand l’une des scènes « volait » le focus de manière trop appuyée, comment l’avez-vous vécu ? Quelles résonances entre les scènes ont été les plus puissantes ? Y en a-t-il qui sont apparues sans préméditation ?
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Jeu

30 min

Le Réincorporateur — mini-spectacle

30’
Objectif : Mobiliser réincorporation et patterns sur un format de spectacle court. Faire l’expérience de la satisfaction qu’ils procurent au public (et aux joueur·euse·s).

Mise en place :

  • Le formateur·rice demande au groupe trois « graines » aléatoires : un objet, une expression toute faite, un métier. On les note au tableau : c’est le réservoir de réincorporation de départ.
  • Le groupe joue une suite de 6 à 8 scènes courtes (2-3 min chacune) reliées par les techniques d’édition déjà maîtrisées (tag, trappeur, wipe, main levée).
Règles du jeu
  • Chaque scène doit réincorporer au moins un élément : soit du réservoir, soit d’une scène antérieure.
  • Au moins un pattern doit traverser l’ensemble (un mot qui revient, une attitude récurrente, un personnage qui réapparaît).
  • La dernière scène doit réincorporer un élément de la première : c’est la plateforme finale, la boucle qui se referme.
Variante — Le tableau vivant
  • Un·e élève est nommé·e « greffier·ère » : iel note au tableau, en direct, chaque élément notable posé (mot fort, objet mentionné, personnage évoqué). Les joueur·euse·s peuvent y jeter un œil entre deux scènes pour piocher leur matière à réincorporer.
  • Outil précieux pour les groupes qui ont du mal à mémoriser collectivement.
Point pédagogique : Ce format synthétise tout ce que le cours vise. Les élèves découvrent que la satisfaction du spectacle ne vient pas de la quantité d’idées nouvelles, mais de la manière dont les idées se répondent. C’est aussi un format que tu peux réutiliser comme évaluation formative : la qualité de réincorporation est un excellent indicateur de la maturité dramaturgique du groupe.
Débriefing (5 min) : Quelles réincorporations vous ont semblé particulièrement élégantes ? Quelles autres étaient forceées ? Le pattern qui a traversé le tout, était-il conçu au départ ou est-il apparu seul ? Quel effet a produit la boucle finale ?
✔️

Conclusion

5 min

Points clés à retenir :

Réincorporer plutôt qu’inventer. Cherchez dans le passé de la scène avant de chercher du nouveau.
Règle de Deux. Faire quelque chose deux fois établit un pattern (Napier).
Install, sustain, break. Les trois temps d’un pattern bien mené.
Plateforme finale. Reprendre un élément du début = signal de fin (Johnstone).
Give and take. Le focus se passe sans annonce : écoute collective (Spolin).
Le piège. L’excès d’originalité tue les histoires. La satisfaction vient de la résonance, pas de l’avalanche.

Rituel de fin : clap collectif.

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Récapitulatif

120 min
PartieContenuDuréeFormat
PréambuleRéincorporation (Johnstone) + Règle de Deux (Napier) + schéma5’Théorie
Échauffement AZip-Zap-Zop — énergie & premier pattern7’Cercle
Échauffement BLe mot aléatoire — réincorporation express10’Duos
Échauffement CLe cercle accumulateur — mémoire collective8’Cercle
Exercice ALe Rephrasing (Mick Napier)15’Collectif
Exercice BPattern Scenes — install, sustain, break20’Duos & trios
Exercice CTwo Scenes (Viola Spolin) — give and take + résonance20’Duos parallèles
JeuLe Réincorporateur — mini-spectacle30’Spectacle interne
ConclusionPoints clés + clap collectif5’Collectif
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Annexe

Réincorporation vs Callback — ne pas confondre
  • Réincorporation : réutilisation d’un élément à l’intérieur du même monde narratif. But premier : structure et sens. Le public n’a besoin d’aucune connaissance préalable.
  • Callback : réutilisation d’un élément d’une scène précédente dans une scène nouvelle où il n’a logiquement rien à faire. But premier : faire rire (private joke). Plus risqué dramaturgiquement.
  • La réincorporation construit ; le callback ponctue.
Quatre piliers du réinvestissement
  • Enchaînement cause-effet : chaque geste mène au suivant. Ne pas chercher trop loin : s’appuyer sur ce qui vient d’être fait.
  • Affirmation : poser des actes francs. L’hésitation appauvrit la matière. C’est de l’engagement que naît le matériau à réinvestir.
  • Écoute attentive : capter ce que l’autre formule pour fonder ses propres répliques et gestes.
  • Cohérence d’ensemble : prendre des éléments initialement aléatoires et les rendre signifiants : c’est l’art de la construction collective.
Sources citées dans ce cours
  • Keith JohnstoneImpro: Improvisation and the Theatre. Théoricien historique de la réincorporation.
  • Mick NapierImprovise: Scene from the Inside Out. La règle de Deux et le travail des patterns.
  • Viola SpolinImprovisation for the Theater. L’exercice Two Scenes et la gestion du focus (give and take).
  • Mark JaneJeux et enjeux. Répétition verbale comme outil dramatique, plateforme finale.
  • Tom Salinsky & Deborah Frances-WhiteThe Improv Handbook (Bloomsbury, 2008). L’exercice du mot aléatoire et la distinction réincorporation/callback.
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